Fed put, Trump put, Xi put : existe-t-il une force de rappel des marchés ?

Hormis les valeurs domestiques chinoises, aucun des principaux marchés mondiaux ne parvient à terminer dans le vert une semaine marquée par des données économiques médiocres, un newsflow centré sur les droits de douane, et un changement de sentiment des investisseurs sur l’IA.

Fed put, Trump put, Xi put : existe-t-il une force de rappel des marchés ?

Macro 🔭

 

Aux Etats-Unis, l’approche du « jour de la libération » de Trump, le 2 avril (mise en place des droits de douane dits réciproques) n’enthousiasme que lui. Les craintes de stagflation entraînent les marchés à la baisse. Sans surprise, la confiance du consommateur continue à s’effondrer (celle que publie le Conference Board touche un plus-bas de 4 ans, et même de 12 ans pour les anticipations à 6 mois), et la deuxième estimation de l’indice du Michigan est encore plus négative que la première. L’inflation des dépenses de consommation personnelle des ménages (l’indice PCE que suit la Fed pour jauger l’inflation), un peu supérieur aux attentes pour la composante hors alimentation et énergie, dite core PCE, sert de prétexte, avec la confirmation de la forte baisse du Michigan, au décrochage du marché. Tout n’est pas noir : les données d’emploi restent sur leurs tendances récentes et le PMI composite se reprend notablement, grâce aux services. Quand même, on n’est pas loin de passer commande à Moosehead Breweries. Le plus ancien brasseur indépendant du Canada met en vente un Pack présidentiel de 1461 canettes. Les 10 acheteurs (à date) recevront leurs palettes accompagnées du message « Congratulations ! You are now 1,461 beers closer to 2029. We can’t predict how the next four years will go, but considering how 2025 started, we have a feeling this many beers will come in handy.

L’indice IFO du climat des affaires en Allemagne s’affiche toujours sur des niveaux très déprimés mais s’améliore en mars. La première estimation du PMI composite de la zone € s’améliore moins que prévu (50,4 en mars après 50,2 en février, signant une expansion, même modeste, pour le troisième mois d’affilée). L’indice de sentiment économique dans la zone ne s’améliore pas pour autant : le consommateur reste morose (indice de confiance bien installé en négatif en mars, attentes d’inflation en hausse), dans l’industrie on est seulement un tout petit peu moins négatif que le mois dernier, et dans les services, la tendance positive s’infléchit nettement à la baisse. Les attentes d’inflation à six mois sont stables à 2,6%. L’Europe prépare une termsheet pour négocier les droits de douane.

Au Japon, le PMI composite (première estimation pour mars) se contracte pour la première fois depuis octobre, et significativement (48,5 vs 52 en février). L’inflation repart à la hausse à Tokyo en mars.

Micro 🔬

Malgré la baisse récente, le marché américain représente encore 54% de la capitalisation boursière mondiale. Contre 43% des résultats nets. Les étrangers en détiennent 28%, dont la moitié pour les Européens. De la guerre commerciale, on peut passer à celle des capitaux.

Trump annonce des taxes de 25% sur toutes les importations de voitures. Elles seront effectives dès la semaine prochaine. Et affecteront aussi les constructeurs américains, à l’exception (partielle puisque le groupe importe certaines pièces) de Tesla. Elles pourraient également entraîner une hausse du prix des voitures d’occasion (celle-la même qui avait fait monter l’inflation en 2021).  

Pendant ce temps chez les Chinois, le chiffre d’affaires de BYD, à 107 Md$, a dépassé en 2024 celui de Tesla. Et Xiaomi, le fabricant de smartphones troisième au classement mondial, et qui s’est lancé avec succès dans les véhicules électriques et les robots, lève 5,5 Md$ (taille revue à la hausse) à la bourse de Hong Kong pour financer sa production. Les modèles de la marque pourraient arriver en Europe en 2027 (on vous avait parlé de celui-ci), et la concurrence n’a qu’à bien se tenir.

C’était l’IPO phare de ce début d’année, et comme à peu près tout cette année, ça s’est révélé plus compliqué. CoreWeave, qui construit des datacenters destinés aux calculs d’intelligence artificielle à base de puces Nvidia, s’introduit en bourse en levant 1,5 Md$, quasiment la moitié du montant initialement prévu, à un prix par action de 40$, au lieu des 47-55$ de la fourchette initiale. Le titre termine sa première journée de cotation à son prix d’introduction.

L’IPO coïncide avec la déclaration de Joe Tsai, le président d’Alibaba, qui évoque à propos des investissements annoncés dans les datacenters « le début d’une sorte de bulle de l’IA » aux Etats-Unis, où « les gens sont en train d’investir au-delà de la demande ».

Toujours dans le thème IA, AppLovin, spécialisée dans la publicité digitale pilotée par l’intelligence artificielle et star de la cote l’année dernière (+700%), fait l’objet d’une troisième publication d’un vendeur à découvert, de la part cette fois de Muddy Waters (le « tombeur » de Casino). En résumé, leur technologie consisterait surtout à siphonner les données des utilisateurs d’Apple, Meta et consorts.

Strategy (je sais, j’ai changé de marotte, mais Elon à ce stade ce serait tirer sur l’ambulance) a acheté pour 584 M$ de bitcoins avec les 710 M$ levés la semaine dernière. Ça lui laisse de quoi payer les coupons de sa dette et/ou éponger ses pertes. Jusqu’ici tout va bien.

La signature de la vente d’une partie de ses ports, dont deux sur le canal du Panama, à un consortium mené par BlackRock a été reportée par CK Hutchison. Officiellement en raison de détails à finaliser pour un deal complexe, officieusement parce que le conglomérat du milliardaire Li Ka-Shing s’était attiré les critiques du gouvernement, qui a demandé aux entreprises publiques de ne plus établir de collaboration avec toute entité liée à Li ou à sa famille, et de la presse locale.

Même la pratique du yoga ne protège pas le consommateur de la déprime ambiante : -15% pour Lululemon Athletica le jour de sa publication trimestrielle : les objectifs 2025 du fabricant canadien (au cas où le phénomène vous aurait échappé, ils font ça) déçoivent. Comme leurs pairs, ils font état d’un ralentissement des ventes, d’une baisse de la marge brute en raison de la hausse des prix à l’importation, et d’un consommateur en mode frugal en raison des inquiétudes sur l’économie et l’inflation.

La minute innovation 🧚🏻

Alibaba annonce cette semaine de nouvelles améliorations de son modèle d’IA pour la santé, développées sur des modèles de DeepSeek et sur son propre modèle Qwen, ainsi que celui de sa filiale Ant Group. Surtout, la société déclare qu’Ant utilise un mélange de puces Nvidia et de puces développées en Chine pour construire ses modèles.

Le Quotient Intellectuel de l’IA progresse : 101 pour Claude-3. Anthropic publie par ailleurs une recherche expliquant comment Claude pense.

OpenAI serait sur le point de clore une levée de 40 Md$ menée par Softbank et qui triplerait sa valorisation à 300 Md$, pour un chiffre d’affaires projeté cette année également multiplié par trois (près de 13 Md$). J’espère qu’il trouvera ses financements, parce que Chat-GPT/Dall-E, aujourd’hui, c’était un cauchemar (cf la pauvre image que j’ai réussi à générer en 45 minutes). 🤬

Plancher flottant 🌪️

Un put est une option de vente à un prix donné, qui fournit un plancher en cas de baisse de l’actif sous-jacent. La notion de Fed put est apparue dans le jargon financier à la fin des années 90, dérivant du Greenspan put : le banquier central était intervenu après le krach de 1987 en baissant rapidement les taux pour stabiliser les marchés. Le terme a été fréquemment employé depuis pour refléter la croyance que la Fed interviendrait pour limiter des baisses significatives. Ce qui n’a pas toujours été vrai : lors de l’éclatement de la bulle tech, les baisses de taux ont été progressives, en raison de craintes sur l’inflation et pour éviter une nouvelle bulle.

Les marchés aimant les narratifs, optimistes en particulier, la notion de Trump put a émergé ces derniers mois : le président américain, sensible aux marchés, ne laisserait pas le S&P 500 passer au-dessous du niveau atteint le jour de son élection (un peu au-dessous de 5800). Wishful thinking. En fait, il semble qu’il soit plutôt focalisé sur une baisse des taux longs. « Je ne regarde même pas le marché actions », a-t-il déclaré début mars, ce qu’a confirmé le secrétaire d’Etat au Trésor Scott Bessent (« Il n’y a pas de put. Si nous avons une bonne politique, le marché montera »). Evidemment, la valeur temps d’une déclaration de Trump est très faible, mais justement : l’alternance de menaces suivies de concessions déstabilise les marchés. A croire qu’on ne négocie pas l’équilibre géopolitique et économique mondial comme un hôtel à Manhattan.

Au 12 mars, Bloomberg estimait l’impact des droits de douane déjà en place à – 0,5% sur le PIB US (en cumulé) et +0,2% sur l’inflation (détails ici pour les abonnés). C’était avant l’annonce des taxes sur les importations de véhicules et des droits de douane « réciproques » du 2 avril. Parmi les potentielles bonnes surprises à venir : cette semaine se tenait aussi une audience sur la proposition de l’USTR (bureau du représentant américain au commerce) de taxer massivement les cargos construits en Chine entrant dans les ports américains. En 20 ans, la Chine est passée de 14 à près de 60% de la production mondiale de cargos. Cette mesure aurait à peu près le même impact sur les prix du fret que la covid.

Et le Xi put ? C’est la nouvelle bouée de sauvetage des marchés, certains estimant que Xi Jinping interviendra à chaque fois que l’objectif de croissance du PIB de 5% sera menacé. De fait, cette semaine, devant des dirigeants occidentaux, Jinping vante la stabilité de la Chine (sic), critique « certains pays qui bâtissent un petit terrain de jeu avec de hautes clôtures », et promet d’améliorer l’accès à son marché. L’épilogue d’une semaine où les officiels chinois ont courtisé le reste du monde lors du Forum du Développement de la Chine et du Forum Boao (l’équivalent local du forum de Davos), dans l’espoir d’inverser la tendance très négative des investissements étrangers, ce que Trump va peut-être leur permettre de faire.

Cet article ne constitue pas une recommandation d’investissement sur les thèmes ou les titres mentionnés.